Prologue
Il était quatre heures quand sonna enfin la fin du quart de travail. La rotation des employés ne laissait aucune place à l’interruption du roulement des machines et Ariel, ainsi que ses collègues, durent rester à leurs postes pour attendre l’arrivée de leurs remplaçants. Des protestations de mécontentement s’élevèrent, augmentant à chacune des secondes qui s’écoulaient.
— Ariel, qu’est-ce qui se passe ?
Ariel aurait bien aimé donner, à son ami Ravel, une réponse, mais il n’en savait pas plus que lui. Assis sur le bord de sa chaise, il gardait ses quatre mains actives. Il ancra celles du bas contre le béton chaud et celles du haut continuaient le travail. Évidemment, ça ralentissait son débit, mais d’autres, comme lui, tendaient le cou pour essayer de trouver des réponses à travers les fenêtres sales du bâtiment.
Après plus d’une vingtaine d’interminables minutes, le superviseur, en s’épongeant le front, monta sur une table. Ses jambes flageolaient.
— Gardez votre calme ! Je vais immédiatement vérifier ce qui se passe, leur dit-il en élevant la voix.
Le brouhaha se calma temporairement, mais les protestations s’intensifièrent à nouveau après deux minutes. Le superviseur se laissa tomber à quatre mains sur le sol. Il s’éloigna rapidement sans parler à ceux qu’il croisa.
— Tu crois qu’il est parti ? demanda Ariel après quelques minutes.
— De qui tu parles ?
— De Bfrezer, le superviseur !
Les retards, c’étaient des contretemps désagréables, mais pas quand ils arrivaient tous en même temps. Cela sortait de l’ordinaire.
— Qu’est-ce que tu crois qui se passe ? demanda Ariel à son voisin de table.
Il ne reçut, pour toute réponse, qu’un haussement d’épaules.
Soudain, le bruit des machines s’éteignit et les récriminations des employés s’étouffèrent en même temps. Les questions se mirent à fuser de toute part, mais personne ne connaissait les réponses.
— Vous pouvez tous rentrer chez vous, dit Bfrezer en revenant dans la grande salle.
Personne ne voulut partir. Les cris des employés s’élevèrent.
— Je n’en sais pas plus que vous, leur dit-il. Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’ai fermé les machines pour la soirée. Partez, peut-être aurons-nous des réponses demain.
La chaleur de cette fin de journée était au comble de l’insupportable. Ce fut dégoulinants de sueur que les travailleurs empruntèrent le sentier de béton gris qui conduisait à la grille de fer trempé qui délimitait le territoire de l’usine. Malgré les épais gants de cuir, leurs mains ressentaient la chaleur infernale qui montait du sol.
Ariel bifurqua vers la droite, accompagné de quatre collègues qui, comme lui, suivaient la direction de l’ouest pour rentrer chez eux.
— Je dois passer par le ravitaillement, dit Ariel à ses compagnons. Il ne doit plus y avoir de glace à la maison.
— Je dois y aller aussi, dit Ravel en lui emboîtant le pas. Le climatiseur était déjà presque vide quand je suis parti ce matin.
Les autres les suivirent aussi. La chaleur étouffante durait depuis plus de cinq jours et c’était encore pire aujourd’hui. Ariel espérait seulement qu’il y ait assez de glace pour tous.
— Comment ça, fermée ?
Ariel refusait de partir. Il doutait de la véracité des propos du tenancier. Certain qu’il cachait ses stocks, il le secoua avec vigueur.
— Il n’y a plus de glace. Les stocks ont fondu, insista le pauvre commerçant.
L’entrepôt était vide, comme il l’avait dit. Les cinq travailleurs ressortirent dépités. La glace n’avait pas résisté à la chaleur et ils avaient l’impression que la situation avait encore empiré durant la courte minute qu’ils avaient passée dans l’entrepôt surchauffé.
— Vous devriez venir avec nous, proposa le tenancier.
— Nous rentrons chez nous, refusa poliment Ariel.
— Du côté de la plage ? Ils ont déjà tous été évacués.
Qu’est-ce que c’était que cette histoire d’évacuation ? Si c’était vrai, ils en auraient entendu parler à l’usine.
— Vous en êtes bien certain ?
— L’armée s’est installée là-bas il y a presque une heure.
— Vous les avez vus repasser ?
Secouant la tête, le tenancier referma les portes de l’entrepôt. Ariel fit un pas dans la même direction, mais changea d’idée. Sa famille avait besoin de lui.
Devant lui s’étendait maintenant une épaisse brume. Elle était tellement chaude qu’elle en était presque brulante.
En approchant des habitations, il découvrit la présence de soldats. Ils évacuaient les maisons. Il accéléra. La brume s’intensifiait et devenait plus chaude au fur et à mesure qu’il avançait. Ariel sentit sa peau se craqueler. Les larmes de douleur séchèrent sur ses rétines.
— Vous devez nous suivre, leur dit un soldat en leur barrant la route.
— Nos familles sont là-bas ! intervint Ariel en le repoussant de côté.
— Nous évacuons tout le monde ! Montez dans ces camions, vous retrouverez vos familles dans les camps, ordonna le soldat.
Ariel s’approcha pour lui demander des nouvelles des maisons du bord de mer.
— Il est trop tard pour eux, dit le soldat. La mer est révoltée. Elle a déjà atteint le niveau d’ébullition.
— Ma femme, mes enfants… ils ont peut-être survécu… laissez-moi aller m’en assurer, supplia-t-il.
Le soldat hésita. Il avait reçu des ordres très stricts.
— Nous sommes sur notre départ ! Je ne peux pas risquer toutes ces vies pour des suppositions !
— Je me débrouillerai, lança Ariel en s’éloignant.
Renversant ses articulations, Ariel se mit à quatre mains pour courir. Ses mains étaient en sang et chaque fois qu’il les plongeait dans la vapeur chaude, la souffrance remplissait ses yeux de larmes sèches.
Il voyait l’océan se profiler à l’horizon, en fait, il ne distinguait qu’un immense nuage de vapeur qui s’élevait au-dessus de lui.
« Faites qu’elle n’ait pas englouti la maison », pensa-t-il.
Au sommet de la grande butte, les terres et les habitations étaient invisibles. Mais en contrebas, une longue file de gens arpentait difficilement le sentier. Les retardataires s’effondraient sous l’effet de la chaleur. Les semelles de leurs gants fondaient rapidement. La douleur les forçait à s’arrêter. La brume les rattrapait.
Ariel distingua sa famille. Son épouse marchait, portant leur fille dans ses bras. Son fils était déjà plusieurs mètres en avant et sautillait sur le chemin pour éviter de toucher la brume. Un sursaut d’espoir s’empara de lui. Il se lança à leur rencontre. Surgissant derrière lui, Ravel l’attrapa par le bras pour arrêter son élan.
— Tu ne peux plus rien pour eux ! l’avertit-il en pointant l’horizon.
Aussi rapidement que la vapeur était apparue, celle-ci se résorba vers l’océan, offrant à leur vue le bleu de la mer.
Ariel s’arrêta. Ses yeux passaient de sa famille à l’horizon.
Un énorme mur nuageux venait de faire son apparition, reliant le ciel et l’océan. Il avançait inexorablement vers les terres.
Il cria leurs noms.
L’épais mur progressait rapidement. Plus vite que la population. Puis il les atteignit.
Le regard fixé sur son épouse, il la vit se rouler en boule afin d’envelopper sa fillette de son corps, juste avant qu’elle se fige sur place.
Incapable de détourner les yeux du spectacle, il distingua la peur se dessiner sur le visage de son fils.
Il s’élança vers lui, mais Ravel le retint. En une seconde, le teint de l’enfant devint blanc et son corps se figea. Du rocher où il se trouvait, il tomba par terre. La glace se fracassa et Ariel hurla.
— Courez ! Vite ! cria Ravel à ses compagnons.
Il attrapa Ariel par le collet et le força à réagir.
Plus rien n’avait maintenant d’importance. La fuite était leur seul espoir de survie.
Appuyé sur ses quatre mains, Ariel se mit à courir. Malgré tout, le nuage le rattrapait. Il le cerna de toute part, ne lui laissant aucune chance de fuite.
Ariel courait. Ses amis disparaissaient derrière lui, mais il continuait de courir.
« Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir ! »
Son corps se glaça en une fraction de seconde. Son cœur battait toujours, mais son esprit avait définitivement quitté son enveloppe charnelle. Il flottait au-dessus des corps figés dans la glace, tentant de rentrer de force dans le sien.
Ravel s’approcha.
— Je crois qu’on est morts.
Ariel le fixa d’un regard éteint. Se mêlant aux autres, il les suivit.
Vous avez toujours craint la mort ?
Ce n’était peut-être pas pour rien.
Chapitre 1
Montréal, jeudi 2 juillet 2026
Une vague de chaleur s’était abattue sur la région métropolitaine. Elle collait à la peau comme une punition. Même la nuit n’apportait aucun répit. Maxine observait les derniers clients quitter le Starbucks, parfaitement consciente qu’elle était la seule, sur ce trottoir, à ne pas suffoquer.
Arrêtée devant la vitrine, elle regardait un jeune homme nettoyer les tables. Un autre employé, aux épaules étroites et aux gestes maladroits, passait la vadrouille sur le plancher avec lenteur. De son côté de la vitre, Maxine n’entendit pas ce que le plus âgé disait à son cadet, mais ce dernier mit aussitôt plus d’énergie à sa tâche.
Un groupe d’hommes et de femmes d’âge mûr sortait de la Brasserie au Pois Penché, située de l’autre côté du boulevard. Ils marchaient par paire et parlaient tous tellement fort que Maxine s’étonna de ne voir personne apparaitre derrière les fenêtres des condominiums qui bordaient le coin de Maisonneuve et de Drummond.
Elle remarqua l’un des hommes qui avança droit dans sa direction. Arrivé au milieu de la grande artère, il s’arrêta et sortit un téléphone portable de la poche du veston qu’il portait plié sur son bras.
« Il risque de se faire tuer ! » pensa-t-elle.
Elle ne fut pas la seule à s’en rendre compte. Un de ses amis, un peu moins éméché que les autres, vint à son secours et l’aida à atteindre le trottoir. Il lui prit son téléphone des mains, appela un taxi et resta sur place pour l’attendre.
Ils étaient juste à côté d’elle. Si proche qu’elle aurait pu les toucher.
Contrairement à l’homme complètement ivre, au visage rougi tant par l’alcool que par l’humidité écrasante, son ami à la chevelure abondante et au sourire avenant était fort séduisant. Malgré sa quarantaine avancée, Maxine aurait volontiers laissé l’homme la courtiser. Sa chemise, trempée par la chaleur, permettait de deviner une charpente solide aux muscles développés.
Sur le trottoir d’en face, une femme à la robe rouge moulante était restée devant le restaurant et attendait avec impatience. Les autres membres du groupe avaient tous disparu derrière les portes de la station de métro Peel, la laissant seule de son côté de la rue. Elle cria à l’homme de la rejoindre sur-le-champ, mais celui-ci n’en fit rien.
Maxine sourit. Elle la trouvait agaçante.
« Si c’était mon petit ami, je serais fière qu’il s’occupe des autres. »
Elle traversa donc la rue pour examiner l’impatiente créature de plus près. Debout devant elle, Maxine observait ce visage enlaidi par une moue boudeuse et enfantine qui ne seyait aucunement à une personne de son âge. De loin, elle avait paru plus jeune, mais vue de près, l’épaisse couche de maquillage ne parvenait pas à cacher les marques laissées par les années.
« Qu’est-ce qui attire autant les hommes vers ce genre de femme à la silhouette parfaite, mais au caractère boudeur ? »
Elle s’éleva de quelques centimètres et glissa autour de l’inconnue qui tapait du pied avec impatience.
— Va donc le rejoindre ! Ce serait toujours mieux que de rester plantée là comme une idiote, dit Maxine.
S’adresser à elle à voix haute lui offrait une certaine forme de satisfaction. Évidemment, elle savait bien que celle-ci ne pouvait ni la voir ni l’entendre, elle n’était, après tout, qu’un fantôme, une entité immatérielle.
En traversant la rue pour revenir auprès des deux hommes, Maxine s’était élancée sans regarder. Elle ne vit pas le taxi foncer droit sur elle, passant à travers son corps éthéré.
Elle cria en battant nerveusement des bras, comme si elle tentait de se débarrasser d’un répugnant insecte.
Le véhicule apparut devant elle comme si c’était un spectre. Elle ne ressentit presque rien pendant qu’il la traversait, seulement un faible picotement dans ses membres.
Son attention fut détournée. Un cri déchirant lui fit lever la tête vers le sommet des immeubles. Un homme tombait du ciel à une vitesse vertigineuse et allait rapidement s’écraser sur le bitume.
Que feriez-vous si vous pouviez plonger dans le monde astral ?
Chapitre 2
Maxine hurla. Personne ne réagit.
— À l’aide ! Aidez-le ! cria-t-elle, horrifiée.
Elle balaya la rue du regard en encourageant les passants à intervenir. Pourtant, personne ne leva les yeux.
Quand elle tenta de les secouer, ses mains passaient à travers leur corps, ne leur causant qu’un léger frisson.
Une nouvelle tentative sur le bon samaritain s’avéra encore inutile. Il aidait son ami à grimper dans le taxi, comme s’il n’y avait rien d’anormal.
Le cri dans le ciel s’était tu.
Ce silence l’interpella. En relevant la tête, elle remarqua que la chute se poursuivait. Encore.
« Il aurait déjà dû s’écraser sur le bitume. »
Elle plissa les yeux en reculant contre le mur. La descente lui parut suspendue dans l’air, comme si quelque chose le retenait. Elle essaya de discerner s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Rien dans la silhouette ne permit de déterminer s’il s’agissait même d’un être humain.
Maxine longea le mur sans quitter la forme indistincte des yeux.
La chute se poursuivait. La chose tombait lentement, mais elle approchait du sol.
Maxine atteignit un coin sombre près d’un immeuble d’habitation à l’angle de la rue. Elle se recroquevilla sur elle.
La chose qui approchait commençait à prendre forme.
Maxine détailla la silhouette d’un homme, mais il n’était pas seul. Quelque chose s’accrochait à lui. Et ce quelque chose n’avait rien d’humain.
C’était plus grand que l’homme et ça possédait d’innombrables tentacules qui s’agrippaient autour de lui. Seulement, à quelques mètres du sol, Maxine vit qu’il ne s’agissait pas d’une seule entité, mais plutôt de trois… non, de cinq autres corps bien distincts qui semblaient vouloir amortir l’atterrissage.
« Qu’est-ce que c’est ? »
L’atterrissage fut brutal. Trois des créatures furent projetées à quelques mètres de distance. Les deux autres essayaient de maintenir la victime au sol.
Le combat n’était pas équitable. Les coups portés par l’homme ne frappaient que le vide, passant à travers ses adversaires. Eux l’atteignaient chaque fois.
Les trois créatures rejoignirent leurs congénères. L’homme se retrouva solidement entravé par terre. Il cessa de se débattre.
Maxine se redressa.
— Est-ce qu’il est vivant ?
L’une des créatures tourna aussitôt la tête vers Maxine.
« Elle m’a entendu ? »
Maxine recula encore. La silhouette à la peau grisâtre avança, bougeant ses longs doigts de pied, comme le font les pattes d’une araignée.
« Ses pieds sont des mains ? Qu’est-ce que c’est ? »
La terrifiante apparition la fixa de ses deux grands yeux totalement noirs. Maxine avait l’impression de n’y voir que deux trous béants dans lesquels elle se sentait aspirée. Il ouvrit ce qui devait lui servir de bouche et des sons aigus et incompréhensibles en sortirent.
Maxine sentit ses pieds s’enfoncer dans le sol cimenté. Elle était incapable de bouger le moindre de ses membres. Deux autres des créatures s’avancèrent aussi vers elle. Elles approchaient avec lenteur, se positionnant de chaque côté d’elle en prenant appui sur leurs quatre mains, leur corps ondulant étrangement.
« Tu dois fuir. Tu dois fuir tout de suite. »
Les sons étranges émis par l’entité couvraient la réalité. Elle sentait une lourdeur dans tout son corps. Le décor perdait sa couleur. Sachant ce qu’elle devait faire, elle ne le fit pas.
Elle sentait ses entrailles se crisper, ses muscles se contracter. Les monstres n’étaient plus qu’à une dizaine de mètres d’elle. Une odeur vint chatouiller ses narines : l’effluve de l’asphalte fraîchement coulé, comme si la rue fondait sous les étranges créatures.
L’homme, qui n’était maintenu que par les deux dernières entités, profita de l’instant pour se débattre. Il infligea à ses agresseurs de violents coups de pied.
Sentant que leur victime allait leur échapper, leur chef se désintéressa de Maxine. Il rappela ses congénères auprès de leur proie.
À l’écart, Maxine vit une longue lame étincelante d’un blanc translucide apparaitre entre les mains décharnées de l’entité.
Elle ferma les yeux en détournant la tête.
Elle les rouvrit. Les fixa sur la scène.
« Qu’est-ce qu’il va faire avec ça ? »
La créature émit une nouvelle série de sons dans un langage inconnu et ses congénères retournèrent l’homme face contre le sol. La chose planta alors sa main libre dans le bas du crâne de sa victime qui hurla. Un long ruban argenté en ressortit. Il s’étirait jusqu’à une des fenêtres de l’immeuble du coin de la rue. Les créatures lâchèrent leur proie qui se tordait de douleur à leurs pieds et entourèrent leur homologue en scandant des sons rythmés et répétitifs. L’entité enroula solidement le cordon d’argent autour de son poignet. Elle plaça la lame à quelques centimètres au-dessus du fil.
« Il ne peut pas… »
Le geste fut ralenti. La lame descendit sur le fil d’argent qui n’offrit aucune résistance et s’attacha à l’arme. L’homme cessa aussitôt de se contorsionner et il se leva. Il regarda autour de lui, l’air égaré.
Maxine le vit s’élever vers l’immeuble et s’évanouir derrière la fenêtre où disparaissait son lien éthérique.
Ses muscles tressautèrent en entendant le rire qui émana soudain de l’entité. Elle la vit soulever la lame et l’enfoncer profondément dans sa nuque.
L’arme tomba presque aussitôt sur le sol. La créature s’envola à son tour vers la fenêtre de l’immeuble, le lien argenté relié à son corps astral. Les autres entités se jetèrent sur la lame mystérieuse pour s’en approprier les pouvoirs.
À travers la vitre, Maxine aperçut le corps physique de l’étranger, debout, derrière la fenêtre, tandis que sa silhouette éthérée tentait, sans résultat, d’y pénétrer.
L’homme, privé de son enveloppe charnelle, s’envola vers la rue où se trouvait toujours la lame que se disputaient les quatre entités. Il se rua sur ses ennemis, mais le combat restait inégal.
Il se releva et appela à l’aide. Il lança un regard empreint de folie en direction de Maxine. Il s’élança aussitôt vers elle.
Sauriez-vous reconnaître le danger à temps ?
Chapitre 3
L’homme arrivait sur elle. Maxine recula. Tout devint physique.
Elle sentit son poids rebondir sur le matelas. Elle ouvrit les yeux et s’assit.
Retenant sa respiration, elle tourna la tête, cherchant une présence. Elle maintint sa couverture serrée sur sa poitrine. Après quelques secondes, elle reprit enfin son souffle.
« Tu es toute seule », tenta-t-elle de se convaincre.
Un craquement provenant de la cuisine la fit sursauter.
« Ils sont là ! »
Sans bruit, elle repoussa nerveusement les draps. Elle n’osa pas déposer ses pieds sur le plancher, de peur que quelque chose se cache sous son lit. Elle réfléchit à toute vitesse.
Le lourd grillage à la fenêtre en bloquait l’accès. Elle ne possédait aucune arme.
Maxine attrapa un chandelier qu’elle serra fermement.
Elle mit lentement un pied sur le plancher qui craqua sous son poids. Elle resta un moment immobile avant de déposer l’autre.
Elle attendit.
Maxine entendit alors quelque chose effleurer sa porte. Elle se jeta sous le lit.
Incapable de respirer normalement, elle ferma les yeux.
Un nouveau grattement retentit contre le panneau. Elle se recroquevilla sur elle. Le bruit devint insistant et fut suivi d’un faible miaulement.
Maxine ressortit de sous le lit, le souffle encore haletant. Elle ouvrit lentement la porte de la chambre, soulevant au-dessus d’elle son chandelier. Un chat au pelage noir et lustré vint se frotter contre ses jambes.
— Baguera ! s’exclama-t-elle en attrapant l’animal dans ses bras. Tu m’as foutu une de ces peurs.
Tout en flattant le chat, elle appuya sur l’interrupteur et sa chambre s’illumina, chassant les ombres noires. Elle fit le tour de l’appartement, allumant toutes les lampes et en inspectant chaque recoin.
Ce n’est qu’une fois certaine qu’elle était seule qu’elle retourna dans son lit en laissant de la lumière dans toutes les pièces de la maison. Elle repassait dans sa tête les événements dont elle avait été témoin, gardant en mémoire l’expression horrible des entités ainsi que le regard de folie qu’elle avait perçu dans les yeux de l’homme aux cheveux noirs et désordonnés.
Qu’est-ce qui s’était réellement passé ? Les événements avaient-ils bien été réels ou n’avait-elle fait qu’un terrible cauchemar ? L’image de l’entité spectrale hantait toujours ses pensées. Serrant le chat contre sa poitrine, elle espérait que sa présence la protégerait contre ses mauvais rêves.
Jusqu'où seriez-vous prêt à croire à l'impossible ?
Chapitre 4
Montréal, vendredi 3 juillet 2026
Seule dans son petit cubicule de travail, Maxine expédiait rapidement les tâches matinales qui lui incombaient. L’avant-midi touchait à sa fin et elle échappa un profond bâillement.
Elle avait trop peu dormi la nuit dernière. Le souvenir de la veille l’avait tenue réveillée durant plusieurs heures. À son réveil, elle avait eu l’impression de n’avoir dormi que quelques instants.
Encore ce matin, elle n’arrivait pas à décider si c’était bien un rêve ou une réalité alternative.
Par désœuvrement, elle ouvrit sa boite de courriel personnelle. Aucun message autre que la dizaine de publicités qui venaient grossir quotidiennement sa poubelle virtuelle. Elle mit une main devant sa bouche en bâillant de nouveau.
— Max ! Arrête ! Tu me fais bâiller, dit une voix de femme à travers la cloison de tissu gris.
Le haut du visage de sa collègue Gaby apparut au-dessus du panneau de séparation.
— Je n’y peux rien, répondit Maxine dans un nouveau bâillement.
— Dis-moi au moins que c’est à cause d’une nuit torride avec un bel apollon, rigola-t-elle.
Gabrielle était une petite femme bien enveloppée d’à peine cinq pieds au rire communicatif. Elle devait grimper sur sa chaise pour voir au-dessus des cloisons de séparation.
— Si tu démolis le matériel de bureau, on va le déduire de ton salaire.
La voix grinçante d’Élodie éclata dans le dos de Maxine. Elle sursauta.
Gabrielle disparut derrière le panneau, ne laissant voir que sa main gauche qui lui présentait un doigt d’honneur.
— Très élégant, commenta Élodie.
Maxine sourit. Élodie était sa voisine de cubicule et elle devait supporter son air supérieur et ses commentaires désagréables à longueur de semaine. Elle se réjouissait donc de chaque boutade qui était dirigée contre elle. Par chance, cette dernière était souvent sollicitée par les avocats pour les assister au Palais de Justice, ce qui faisait qu’elle n’était qu’assez rarement à son bureau.
— Tu vas manger où, ce midi ? lui demanda Élodie.
Maxine bredouilla une excuse à peine crédible sur un rendez-vous mystérieux.
Un petit rire discret remonta derrière la cloison qui la séparait de Gabrielle. En reportant son attention sur son ordinateur, Maxine envoya un léger coup du bout du pied contre le mur, redoublant les rires de celle-ci.
Sitôt midi sonné, Maxine s’éclipsa avant qu’Élodie n’ait le temps de lui poser d’autres questions. Il était maintenant interdit d’aller à la petite cafétéria du cabinet sans risquer de tomber sur sa collègue. Impossible de récupérer le repas qu’elle avait laissé dans le réfrigérateur. Elle choisit donc de se rabattre sur les galeries souterraines pour y trouver de quoi manger.
Elle descendit à l’étage commercial. Au comptoir de « Mange tes légumes », elle s’offrit un sandwich au poulet servi avec une délicieuse mayonnaise au citron confit. Les quelques tables mises à la disposition des clients étaient prises et Maxine dut finalement aller manger à l’extérieur où elle espérait trouver un banc libre.
En remontant vers la rue, elle crut reconnaitre, au loin, l’homme de son cauchemar. Celui-ci marchait d’un pas décidé dans sa direction.
« Comment ce serait possible ? »
Maxine laissa tomber son sandwich et partit dans la direction opposée. Elle entra par la première porte qui se présenta et se cacha derrière un muret pour se mettre hors de vue.
— Puis-je vous aider ? Can I help you ? lui demanda une réceptionniste d’un ton narquois.
Maxine cria. Elle avait été si pressée de se mettre à l’abri qu’elle n’avait pas pris le temps de voir s’il y avait quelqu’un d’autre dans la pièce.
— Oh ! Pardonnez-moi ! s’excusa-t-elle en tournant juste assez la tête pour distinguer celui qu’elle fuyait.
En l’observant passer devant la porte vitrée, elle se rendit vite compte qu’il n’avait rien à voir avec l’étranger de la veille. À part sa taille et sa coiffure similaire, il ne ressemblait pas du tout à celui qui avait tenté de l’attaquer.
« Espèce d’idiote ! » pensa-t-elle.
Elle décida de retourner à son bureau.
Si le cauchemar vous poursuivait, que feriez-vous ?
Chapitre 5
De retour devant son ordinateur, Maxine profita de son heure de lunch pour naviguer sur la toile.
« Et si ce n’était pas un rêve ? »
Elle googla « vol de corps physique » dans le moteur de recherche.
Ça ne donna rien de concluant. Il était plutôt question d’anatomie ésotérique et autres sujets connexes.
« Je n’y comprends rien. »
Maxine avait écouté une émission sur le paranormal et s’y était aussitôt intéressée. On y parlait, entre autres, du monde astral. Sans en comprendre les grands concepts, elle avait mis à exécution les exercices recommandés.
« Comment formuler ma recherche ? »
Sa première expérience, elle avait senti son corps délivré d’une coque, comme si une enveloppe éclatait autour d’elle. Aussitôt, elle avait su qu’elle y était.
Elle tenta « possession du corps par un autre esprit ».
Une longue liste de sites et d’articles abordant le sujet des attaques des esprits s’afficha. Maxine survola l’un d’eux. Il parlait de la multiplication des êtres de l’astral jusque dans le monde physique.
« Une multiplication de corps astraux ! Où ça ? Je n’en ai jamais croisé, avant-hier ! »
Les autres articles parlaient principalement des possessions où le corps se retrouvait habité par deux esprits distincts, le propriétaire et une entité habituellement néfaste. Mais aucun article ne mentionnait l’ablation du cordon d’argent.
« Ce n’est pas ce que je cherche ! »
Elle changea la direction de ses recherches. Elle chercha de l’information sur l’ablation, la scission et ensuite la coupure du cordon d’argent. Sur cette dernière recherche, elle découvrit que cette corde argentée ne pouvait être rompue qu’avec le décès de l’entité physique.
« Non ! Il n’est pas mort ! Il me semble ! »
Elle ferma les yeux. À la fenêtre de l’immeuble, elle se souvenait d’avoir observé la présence physique de l’étranger.
En poursuivant sa lecture, elle découvrit qu’advenant une interruption du lien entre les deux corps, la mort de la victime serait instantanée.
« Est-ce que je me trompe ? »
Maxine s’obstina. Elle voulait des réponses.
Cette fois, elle dirigea ses recherches vers les étranges entités. Elle ferma les yeux pour se remémorer chacun des détails de leur anatomie.
Elle commença à trembler. Les cris terrifiants émis par la créature résonnèrent dans son esprit.
Maxine secoua la tête.
Elle se contenta finalement d’inscrire, monde astral, dans le moteur de recherche.
Cette fois, elle trouva quelques articles intéressants. Il y était régulièrement fait mention des guides spirituels.
« Des êtres de lumière qui aidaient les voyageurs de l’astral contre les entités du bas astral ; tels que les démons, les esprits du mal et les mauvais génies. »
Maxine se massa les tempes.
« Qu’est-ce que c’est que ces bêtises ? Des démons… et pourquoi pas des elfes, tant qu’à y être. »
Au fil de ses lectures, elle avait l’impression que les auteurs de ces articles n’avaient jamais réellement vécu d’expérience extra-corporelle. Ils ne faisaient que copier le contenu des autres pages dans des termes différents.
Elle tomba finalement sur un article qui expliquait que le voyage astral n’était, tout compte fait, qu’une projection de notre imagination.
« Voilà qui pourrait expliquer ce que j’ai vu. »
— Tu parais bien concentrée, entendit-elle. Sur quoi travailles-tu ?
Maxine sursauta. Absorbée par sa lecture, elle n’avait pas remarqué le retour d’Élodie. Elle ferma rapidement la page internet et ouvrit la boite de courriel avant que sa collègue ne vienne regarder par-dessus son épaule.
— Je commençais la distribution du courrier électronique, mentit-elle.
— Ce n’est pas ton travail de faire ça ! s’exclama Élodie.
— Je sais, mais Jacinthe est malade aujourd’hui et quelqu’un doit le faire.
Elle jeta un rapide coup d’œil sur l’écran de Maxine avant de retourner s’installer dans son espace de travail.
Maxine regarda l’horloge numérique de l’ordinateur, il était deux heures de l’après-midi. Elle n’avait pas vu le temps s’écouler.
« Est-ce que j’ai le temps d’aller en lire un autre ? »
Un coup d’œil vers le cubicule d’Élodie la retint. Elle termina sa journée en effectuant ses diverses tâches par automatisme.
Maxine se mit à marmonner entre ses dents.
« Un rêve éveillé, ça serait ton genre. »
Elle opina.
« Ce serait mes peurs du monde astral qui auraient excité mon imagination ! »
Elle releva la tête en souriant quand elle entendit un tambourinement constant et agaçant. Elle se tourna vers la source du bruit : Élodie.
— À qui tu parles, comme ça ? lui demanda-t-elle.
— Fiche-moi la paix. Je travaille.
Elle n’attendait plus que la fin de cette interminable journée pour mettre son plan à exécution.
Êtes-vous une personne rationnelle ou curieuse ?
Vous avez aimé cet extrait ?